A la sortie du métro «Pont de Levallois», l’île attend. La Grande Jatte, surnommée par ses amoureux «Belle-Île en Seine», n’est pas une belle endormie.

À l’ouest de Paris, comme un antidote aux tours voisines de la Défense, ce bout de terre paisible, divisant la rivière capitale en deux bras, attire aujourd’hui sportifs et poissons, people et oiseaux, hommes d’affaires et artistes.

Autrefois extrémité maritime du parc du château royal de Neuilly, sis sur la « terre ferme », la Jatte fut, au XIXe siècle, l’un des lieux préférés des peintres impressionnistes. Le fameux Un dimanche après-midi à la Grande Jatte, de Georges Seurat (1859-1891) fut peint ici, aux alentours de 1885.

Claude Monet, Alfred Sisley, Vincent Van Gogh et d’autres célébrèrent l’île à toutes les saisons et sous les angles les plus variés. Leurs regards, mis en scène aujourd’hui par un parcours pédestre de quatre kilomètres, sont une bonne introduction à ces paysages urbains si particuliers.

Les clapots de la Seine, les péniches passantes, les pêcheurs tranquilles, les parcs soignés et leurs platanes séculaires entretiennent le doux mystère de la Jatte. 

Le silence à peine froissé par les clapots de la Seine, la clarté inattendue de l’eau, les péniches passantes, les pêcheurs tranquilles mais aussi les parcs soignés et leurs platanes séculaires, entretiennent le doux mystère de la Jatte.

Ce sentier des berges longe, en contrebas, les nouvelles résidences datant des années 1980 où vécurent Jean Reno, Yves Rénier (le «commissaire Moulin»), Patricia Kaas, l’entrepreneur Richard Branson, sans oublier Nicolas Sarkozy.
Celui qui commença sa vie politique à Neuilly «aimait l’eau», se souvient aujourd’hui Paul Souplet, président de l’Association des résidents.
L’édile fut donc à l’origine d’une ZAC (zone d’aménagement concertée) qui mit soigneusement en valeur les berges et espaces verts, cantonnant les résidences au milieu de l’île, éloignant les maisons péniches sur la rive « continentale ».
Ce fut alors qu’émergèrent, en lieu et place des cabanons de pêcheurs ou des friches industrielles, les curieux édifices néoclassiques, voire néogothiques ou néovictoriens qui balisent le petit bras de la Seine.
Mais l’île ne fut pas toujours un havre. Au milieu du XIXe siècle, alors que la capitale aspirait ses banlieues, ses berges abritèrent de nombreuses guinguettes, dont certaines subsistent aujourd’hui, en version haut de gamme. S’y mêlaient alors bourgeois en quête d’air pur, ouvriers des usines et ateliers voisins, et malfrats en bandes organisées, voire filles de petite vertu.
Oubliant les corps-à-corps qui opposèrent, ici comme ailleurs, Versaillais et communards en 1871, les foules de fin de semaine affluèrent, aimantées dès 1875 par le «tramway à traction animale n° 35», venu de la place de la Madeleine.
Le «guinguet» (vin aigrelet de Courbevoie, alors moins taxé hors des barrières parisiennes) se conjuguait à merveille avec la friture fraîche sur les terrasses des cafés-concerts, tels Le Bel Ombrage, Le Petit Bonheur, Le Moulin rouge, etc. « Casque d’or » n’était pas loin…
Même si les lotissements mis en œuvre sous le Second Empire, puis le remplacement des bacs par des ponts contribuèrent à «parisianiser» l’île, qui fut dès lors, jusqu’à aujourd’hui, partagée entre Neuilly et Levallois.

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En 1877, un industriel alsacien, désireux de faire prendre l’air à sa nombreuse famille, fit construire un manège couvert, avec écuries et sellerie, sans oublier une ménagerie et un petit port. Le manège abrita plus tard la Société française d’électrographie, puis les décors de l’Opéra.

Le Café de la Jatte
Le Café de la Jatte

Il est devenu aujourd’hui le renommé Café de la Jatte, désormais sous pavillon italien, mais avec toujours un vrai-faux squelette de dinosaure suspendu à son plafond.

Jean Mermoz, Roland Garros, Louis Blériot furent des familiers de l’île.

Les fuselages et certaines pièces de leurs avions héroïques furent construits dans les ateliers de Clément Bayard, de Clerget Blin, de René Couzinet.

Ce dernier, qui, aux commandes de son « Couzinet 33 », réalisa en 1931 la première liaison aérienne entre la France et la Nouvelle-Calédonie, épousa du reste la veuve de Mermoz, disparu en 1936 à bord du Croix du Sud.

Ces divers ateliers, aujourd’hui disparus, jouxtaient alors de nombreux sous-traitants automobiles, spécialisés autant dans la course que dans le luxe.

La réputation du «bon air» de l’île fut à l’origine de la Fondation Paul Parquet, imaginée en 1922, par l’industriel homonyme.

Depuis cette date, ses vastes bâtiments aérés accueillent plus de 100 enfants, jusqu’à l’âge de 6 ans, en grande difficulté, qu’elle soit physique, mentale ou sociale.

La directrice de ce «lieu de protection», Joëlle de Roux, est à l’œuvre ici depuis trente deux ans et connaît chaque enfant par son prénom.

Et l’inverse est aussi vrai.

Ainsi ces jumelles de 3 ans, atteintes d’une malformation de la moelle épinière paralysant le bas de leur corps, dont la mère est hébergée, avec ses autres enfants, en hôtel social.

« Nous vivons ici avec le paroxysme des douleurs familiales » explique Joëlle de Roux.

Passionnée, avec son équipe de 180 soignants, elle confie : « On essaie de faire ce qu’une mère ferait. »

Adressés par les hôpitaux, confiés par l’Aide sociale à l’enfance, ces enfants vivent sur l’île une parenthèse fondatrice, qui leur permettra ensuite d’être reçus dans des familles d’accueil.

Dans cette perspective, des parrains et marraines bénévoles, formés par Médecins du monde, participent aux animations. Le vaste parc sécurisé contribue à l’illusion de la campagne, à deux pas des tours de la Défense.

Tout proche, du même côté du pont Bineau, l’un des deux ponts qui relient l’île au monde, l’Hôtel de la Jatte, fondé en 1926 et dirigé aujourd’hui par Emmanuelle Hammami, est l’unique hôtel de l’île.

Ses 71 chambres sont prisées, dit-elle, des « hommes d’affaires qui apprécient la campagne dans la ville, à proximité de Paris ».

La partie occidentale de l’île rassemble des terrains de sport (tennis, football). À l’écart, un petit carré était autrefois réservé aux duels.

En 1852, le capitaine Armand Mayer y trouva la mort face au marquis de Morès. Ce dernier, aristocrate aventurier et antisémite, s’était élevé contre la présence d’officiers juifs dans l’armée française.

À la pointe de l’île s’élève le Temple de l’Amour : le roi Louis-Philippe l’avait fait venir du parc Monceau (à l’époque « Folie de Chartres »), où son père l’avait fait ériger parmi d’autres reproductions de ruines antiques. Classé monument historique en 1913, il est devenu le symbole de l’île. La Venus qu’il abrite a perdu la tête. Comme beaucoup d’amoureux de cette île singulière.

En témoignent les prix affichés de l’immobilier local : comme tout l’Ouest parisien, ils sont les plus élevés de France.

22 ruches installées côté Levallois
22 ruches installées côté Levallois

C’est peut-être le prix à payer pour savoir goûter le miel de l’île, issu des 22 ruches installées côté Levallois. Chaque année, 2000 pots sont mis en vente.

Les ruches voisinent avec un « hôtel des insectes » et avec les nichoirs installés par la Ligue de protection des oiseaux, attentive à protéger notamment les mésanges bleues, très sociables. Tandis que sur l’eau de la Seine s’ébattent canards et cygnes.

On dit même qu’un pélican blanc est venu rejoindre, un certain hiver, les cormorans venus d’autres îles, probablement plus marines.

On peut pêcher dans la Seine 

Contrairement aux idées reçues, la Seine est aujourd’hui tout à fait « pêchable ».

Certes, reconnaît volontiers Sandrine Armirail, directrice de la Maison de la pêche et de la nature, sur l’île de la Jatte, « il y a trente ans, ne subsistaient que quatre espèces de poissons ».

Mais aujourd’hui, grâce aux eforts conjugués des intercommunalités et des associations de pêche, « on dénombre 33 espèces, qui se reproduisent. La biodiversité a repris le dessus !». Carpes, sandres, brochets, tanches, silures, barbeaux, perches, gardons prospèrent et sont attentivement suivis sur les 66 km de berges des Hauts- de-Seine et de Paris.

Mieux : il suffit d’acquérir une carte de pêche, le matériel de base (canne, moulinet, leurres), poser ses cannes… et apprendre à apprivoiser le poisson.

«La pêche est toujours aléatoire, rappelle Sandrine Armirail. On ne sait jamais si le poisson est au fond, au milieu, en surface. Il faut observer les remous, déchifrer les courants, tenir compte de la météo».

La Maison de la Pêche et de la Nature:
La Maison de la Pêche et de la Nature:

Parce que tout cela s’apprend, la Maison de la pêche propose diverses formations dont une journée « Apprendre à pêcher en famille » : toute la tribu vient les mains dans les poches, passe la journée avec un moniteur spécialisé et repart… après avoir mordu à l’hameçon !

Chacun pourra ainsi renouer avec une ancienne tradition de l’île de la Jatte, à l’époque où les ouvriers des usines voisines venaient pêcher à la pause et améliorer ainsi leur ordinaire.

Deux conditions sont à respecter. Tout d’abord, la pêche en Seine relève du no kill fishing. En français, le pêcheur se doit de pratiquer la « graciation » de sa prise. Une bonne gestion du milieu aquatique suppose la remise à l’eau systématique.

Par ailleurs, même si les poissons de la Seine sont réputés « en très bonne santé », affirme Sandrine Armirail, il n’est pas conseillé d’en consommer.

Ils peuvent en effet contenir des PCB, utilisés dans l’industrie comme isolants électriques jusque dans les années 1980. Le danger est certes minime, mais il doit être pris en compte.

Les berges de l’île de la Jatte ont été spécialement redessinées, il y a quelques années, pour permettre l’exercice facile de ce nouveau sport urbain, dénommé street fishing. Cannes flashy, accessoires branchés leurissent. Quelques dizaines d’euros suffisent pour débuter. Les associations décomptent déjà, pour Paris intra muros, plus de 3 000 pratiquants.

La Maison de la pêche accueille pour sa part près de 15 000 visiteurs chaque année.

Sur l’île, le musée aquarium de la Seine, au rez-de-chaussée de la Maison de la nature, permet au jeune public de s’initier à ce nouveau monde.

Dix-huit aquariums (dont certains ouverts au toucher!) permettent de dévisager les hôtes des eaux, et d’identifier ainsi ses futures prises.

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